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Éditorial 2012/3

Les Annales, aujourd’hui, demain

Que peut être une revue scientifique aujourd’hui ? Nous avions posé la question dans l’éditorial du premier numéro de l’année 2011 qui annonçait l’évolution des Annales ; nous tentons maintenant d’y répondre, dans un temps où domine le discours sur la crise des sciences historiques et sociales. Nourri des difficultés économiques, politiques et institutionnelles que rencontrent nos disciplines depuis plusieurs années, ce discours ne doit pas pour autant masquer le remarquable renouvellement qui caractérise le domaine de l’histoire et des sciences sociales ces dernières années. Les deux dernières décennies ont été marquées par un réagencement des savoirs et des pratiques : la prise en compte des interrogations venues du post-modernisme et du tournant culturel dans les sciences de l’homme, le renouveau de l’histoire économique et sociale à travers de nouvelles formes d’analyse de l’action et des données, la réflexion sur les relations entre la temporalité de l’action historique et celle de l’écriture historienne, la place transformée de la critique documentaire, l’importance des échanges entre les différentes sciences sociales mais aussi avec la philosophie ou la littérature, ou encore l’approfondissement de la réflexion sur l’épistémologie de l’histoire, articulant l’étude de cas et la généralisation. Ces évolutions témoignent du dépassement de la « crise de l’histoire ». La désagrégation bien réelle de l’espace de la recherche scientifique, tel qu’il s’était défini depuis les grandes transformations intellectuelles et institutionnelles de la fin des années 1960, est aussi une recomposition dont il faut comprendre les modalités, plutôt que de vivre dans la nostalgie d’un âge d’or. Chaque génération de chercheurs a fait l’épreuve de crises ; celle qui nous touche aujourd’hui est sans doute moins tragique que d’autres. Elle est surtout profondément différente de celles qui l’ont précédée : aux problèmes politiques, économiques et intellectuels, elle superpose une mutation des moyens technologiques de la recherche et de sa diffusion. La révolution numérique a transformé le travail concret des sciences sociales, depuis l’usage quotidien du micro-ordinateur et du courrier électronique jusqu’à l’édition en ligne, et à l’accès massif aux publications anciennes grâce à la numérisation rétrospective des livres et des revues. Il revient aux chercheurs d’en prendre la mesure, comme de prendre acte des déplacements intellectuels, techniques et institutionnels qui se sont opérés dans les dernières décennies. Toutes ces années, les historiens, et plus largement les praticiens des sciences sociales, n’ont pas arrêté de travailler, de renouveler leurs questionnaires, leurs méthodes et d’obtenir de nouveaux résultats empiriques. Parce que les chercheurs ont eu le souci légitime d’éviter les excès des déclarations programmatiques, mais aussi parce que l’attention publique aux sciences sociales est devenue moins vive que dans les décennies précédentes, la mise en évidence de ces évolutions a sans doute été plus discrète qu’auparavant, mais des jalons théoriques ont régulièrement été posés. Un nouveau paysage historiographique s’esquisse. Les Annales entendent d’autant plus en rendre compte qu’elles ont contribué à ces évolutions, et continueront à le faire.

Avec quels moyens ? Il importe, en effet, de ne pas séparer l’ambition intellectuelle de la forme matérielle de la revue. Tout d’abord, avec le souci de maintenir la plus large diffusion d’une version française imprimée, en considérant que c’est la nature même de notre revue d’être un objet, dont la cohérence intellectuelle se reflète dans l’unité matérielle, dans une série de numéros composés de dossiers thématiques, mais aussi d’essais, de notes critiques ou de recensions. Cependant, la lente érosion de l’édition papier n’épargne pas les périodiques, posant une question de diffusion et de coût : c’est pourquoi les Annales, comme d’autres, ont fait depuis plusieurs années le choix d’une diffusion électronique payante, avec une barrière mobile, et d’un large accès gratuit aux numéros anciens. En cherchant un modèle économique équilibré, visant non pas le profit, mais une juste répartition des coûts consentis par les institutions publiques qui nous soutiennent, nous avons voulu nous tenir à distance aussi bien d’une forme de gratuité intégrale de la revue en ligne que d’une diffusion par des éditeurs privés qui ponctionnent lourdement l’investissement public dans la recherche en faisant payer les institutions scientifiques pour accéder à des travaux réalisés par leurs membres.

Toute la difficulté consiste à conjoindre deux pratiques de la revue – le format papier et l’édition en ligne – en trouvant un équilibre. D’un côté, la version imprimée joue un rôle fondamental dans l’identité de la revue, et dans le lien tissé entre elle et une communauté, celle des étudiants et des chercheurs francophones. D’un autre côté, la diffusion électronique représente une occasion unique de continuer à étendre notre lectorat international : depuis leur création, les Annales ont eu pour objectif de dépasser les frontières de l’hexagone et des pays francophones, ce dont témoigne le fait que nous ayons plus de lecteurs à l’étranger qu’en France. Se donner les moyens d’un nouveau souffle passe par l’internationalisation de notre équipe éditoriale, mais aussi et surtout par une réflexion sur les langues de publication. Tout en continuant à publier la version imprimée entièrement en français, nous avons fait le choix de proposer à nos lecteurs une véritable version bilingue de la revue, en ligne, pour la partie concernant les articles. Les recensions, qui sont une part essentielle de l’activité de la revue, resteront pour l’instant uniquement dans la version française, imprimée et en ligne, ce qui lui conservera sa singularité. Ces recensions, grâce à notre nouveau site en ligne et à l’intégration de la plateforme du projet européen recensio.net, seront encore plus largement diffusées, de manière à leur donner toute leur place au sein du débat scientifique international. Le soutien de l’Ehess, du Cnrs, de la Florence Gould Foundation, de l’American University of Paris et, nous l’espérons, d’autres institutions, l’élargissement de notre équipe éditoriale à un universitaire et à une secrétaire de rédaction américains coordonnant une équipe de traducteurs, et l’investissement de l’ensemble de la rédaction des Annales nous ont permis de nous lancer dans cette entreprise ambitieuse. Les difficultés techniques d’une édition bilingue, qui recourt à deux codes typographiques différents et vise à la plus grande qualité de la langue scientifique en anglais comme en français, sont réelles. Les risques politiques ne sont pas moins grands dans un pays comme la France, attentif à la défense et à l’illustration de sa langue. Il nous a pourtant semblé que l’expérience valait la peine d’être tentée.

Ce choix n’est pas seulement une adaptation éditoriale : il est aussi, comme l’ensemble du nouveau dispositif présenté ici, une orientation intellectuelle, privilégiant le développement d’un propos historiographique ancré dans l’héritage des Annales à l’aide de nouveaux outils. Une version bilingue donnera l’opportunité à tous les chercheurs francophones de continuer à écrire et publier dans leur langue, et de s’adresser dans le même temps à un lectorat international en anglais. Elle permettra aussi, nous le souhaitons, d’attirer plus de chercheurs anglophones, qui pourront de la même manière s’adresser à des publics différenciés. L’internationalisation de la recherche n’est pas un vain mot : au-delà des États-Unis et de l’Europe, le dynamisme historiographique de pays aux traditions intellectuelles anciennes, mais longtemps méconnues, est remarquable, en Amérique latine, en Inde, en Chine, en Russie, au Japon, au Proche et au Moyen-Orient ou en Afrique. Dans ce contexte, qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, le français n’a plus qu’une portion congrue, et l’anglais tend à être la langue véhiculaire. Une édition bilingue en français et en anglais paraît la meilleure manière de rester fidèle aux ambitions internationales des Annales, de contribuer au rayonnement de notre projet historiographique sans rien céder de notre identité, et d’assurer ainsi l’avenir, et donc l’assise intellectuelle et économique, de notre revue.

Le développement d’une nouvelle politique de diffusion passe également par la mise en ligne d’un site propre à la revue, outil de travail scientifique désormais indispensable. Il s’agit de proposer à nos lecteurs un espace éditorial qui soit complémentaire des numéros et qui les accompagne. Grâce à ce site, il sera désormais possible de trouver non seulement toute l’actualité de la revue, mais aussi, à l’aide des liens avec les numéros anciens, son patrimoine historique, revivifié par les usages électroniques tels que la recherche par mot-clé ou l’aménagement de parcours thématiques. Ce site doit aussi nous permettre de développer d’autres manières de lire et de publier des articles, en renvoyant à des annexes, des textes, des images ou des vidéos en ligne, afin de créer un nouveau lien avec les lecteurs de la revue. Il a toujours été possible d’écrire à la rédaction ou de publier des réponses, mais les échanges restaient contraints par les formes du traitement éditorial traditionnel. Notre site voudrait devenir un espace privilégié d’animation du débat scientifique, selon un rythme plus rapide que celui de la revue, et d’une manière plus souple. Il pourrait être le lieu de débats autour d’articles publiés ou de recensions, proposant des contributions de lecteurs, voire l’intervention de l’auteur en réponse : ce serait le prolongement électronique des formes de discussion qui sont le cœur de la vie scientifique, et le fondement du travail d’animation intellectuelle mené par les revues.

La version bilingue et le site seront complétés par une troisième innovation, l’organisation de débats publics réguliers autour des numéros publiés, avec le soutien de la Bibliothèque nationale de France. Le travail que nous cherchons à accomplir aux Annales a, en effet, pour vocation de dépasser les frontières de la communauté professionnelle de l’histoire et des sciences sociales : il s’adresse aussi aux enseignants du secondaire, aux étudiants ou, plus largement, au grand public qui pourrait souhaiter découvrir l’actualité de la recherche. C’est une autre manière de s’inscrire dans la continuité des fondateurs de la revue et dans un idéal de la recherche publique que de s’ouvrir plus largement sur la cité.

Dans quelle perspective ? Celle de construire des complémentarités entre supports, entre langues, entre travail éditorial actuel et patrimoine accumulé, pour proposer un nouvel usage de la revue. En effet, la mise en ligne fractionne les numéros en une série d’unités élémentaires, les articles, sans qu’il soit besoin de les rapporter à l’ensemble dans lequel ils s’insèrent. Face à cette évolution qui dilue le travail des revues, une réponse qualitative est insuffisante. Bien sûr, le travail du comité éditorial, appuyé sur des expertises extérieures et anonymes, est nécessaire à la réalisation d’une revue de haut niveau. Mais une revue n’est pas une instance de validation, elle est un projet intellectuel, garant d’une identité, d’une reconnaissance et d’une valeur qui aillent au-delà de l’identification matérielle avec un volume de papier. Cela ne signifie pas qu’il faille produire des mots d’ordre, lancer des modes ou défendre une vision sectaire de l’historiographie. Plus qu’une ligne, nous cherchons à mettre en œuvre des principes : publier des textes qui lient le travail empirique des sciences historiques et sociales à des propositions méthodologiques ; ouvrir largement la revue sur la production scientifique internationale en élargissant autant que possible nos horizons géographiques et chronologiques ; considérer que l’histoire est une science sociale inscrite dans le projet pluridisciplinaire des sciences de l’homme ; donner au travail scientifique une dimension réflexive et critique, indispensable pour éviter les ornières symétriques du positivisme et du relativisme. Si les Annales veulent continuer à être une revue, elles doivent être davantage. Elles ne doivent pas avoir une ligne, mais une exigence ; pas un programme, mais une pratique, une écriture, des procédures, une manière de faire – en un mot, et dans tous les sens du terme, un style.

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