Les Annales |

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Éditorial 2011/1

Comme toutes les revues de sciences humaines et sociales, les Annales sont aujourd’hui confrontées aux mutations de l’édition scientifique, aux conséquences des politiques de la recherche, et aux nouvelles pratiques de lecture. À l’heure de la mise en ligne, du libre accès, de la consultation des revues par bouquets et de la recherche par mots-clés, comment continuer à mener un projet éditorial cohérent ? Comment, en particulier, rendre compatibles l’exigence d’évaluation scientifique, qui implique des expertises variées, et la prise de risque sans laquelle il n’y a pas de projet éditorial ambitieux ? Comment concilier l’ouverture à toutes les manières nouvelles d’écrire l’histoire, aux nouveaux objets et aux nouvelles méthodes, et le rôle de certification du savoir que les revues ont toujours été amenées à exercer ? À ces défis, les Annales ajoutent la caractéristique d’être une revue généraliste à l’heure de la spécialisation, voire de l’hyperspécialisation, et d’être une revue consacrée qui continue à se vouloir innovante. Comment évoluer sans se renier ? Comment persister sans se scléroser ?

Les Annales évoluent. Deux traits visibles en témoignent aujourd’hui. L’aspect le plus visible est le changement de périodicité : la revue adopte dès cette année un rythme trimestriel qui devrait laisser à chaque numéro le temps d’être lu et discuté. Cette nouvelle périodicité sera aussi plus favorable à l’expertise scientifique des articles, processus indispensable en raison de l’éclatement des savoirs, mais qui exige du temps. Deuxièmement, la réorganisation de son fonctionnement se traduit par la constitution d’un comité scientifique international et un renouvellement du comité de rédaction. Ces éléments ne sont que les premiers éléments d’un projet plus large. Dans les mois qui viennent, la revue se dotera d’un site propre sur Internet qui permettra la publication de textes inédits, de documents illustrant et complétant les articles, mais aussi et surtout, nous l’espérons, de débats et de controverses 1.Il s’agira d’articuler le contenu du site à celui de la revue en jouant des temporalités et des formats différents. Enfin, le chantier le plus ambitieux, mais sans doute le plus nécessaire, est la publication, à partir de l’an prochain, d’une édition anglaise électronique des Annales. Celle-ci, qui viendra compléter l’édition française, implique pour la revue un effort soutenu, mais nous croyons fermement que c’est aujourd’hui une condition indispensable pour une revue qui entend rester un acteur international de la recherche, c’est-à-dire continuer à publier des auteurs étrangers et être effectivement lue à l’étranger. Il ne s’agit en aucun cas d’une capitulation face à la suprématie actuelle de l’anglais, mais au contraire d’en prendre acte pour continuer à défendre la production de sciences humaines francophones. Disons-le nettement : les chercheurs français qui veulent être lus aux États-Unis, mais aussi en Chine, au Brésil ou en Allemagne, sont déjà contraints – et le seront de plus en plus – de publier en anglais, devenu, de fait, la langue scientifique internationale. Un système de publication bilingue, pour les principales revues de sciences humaines, doit offrir la possibilité de continuer à écrire et à publier dans sa propre langue, tout en bénéficiant d’une traduction, d’une diffusion, et d’une visibilité internationale.

Un dispositif éditorial ne vaut que par le projet intellectuel qui le sous-tend. L’heure n’est pas, loin s’en faut, à l’affirmation triomphante ou militante d’un paradigme, à la leçon de méthode ou à la géopolitique des disciplines. Le pluralisme théorique et méthodologique des sciences sociales nous paraît un fait majeur de notre moment épistémologique et nous pensons qu’il est un fait positif. À supposer qu’elles l’aient été, les Annales ne sont plus, depuis longtemps, une école historique. Leur projet, maintes fois reformulé, s’est-il pour autant dissous dans l’éclectisme ? Nous ne le pensons pas. Nous croyons au contraire que les Annales peuvent continuer à faire entendre, dans cet espace intellectuel ouvert, leur spécificité. Celle-ci tient principalement en trois points.

La première exigence est la réflexivité méthodologique. Les Annales entendent rester ouvertes à des manières très différentes de pratiquer et d’écrire l’histoire, de la modélisation au récit, de l’histoire quantitative à l’étude de cas, de l’histoire sociale à l’histoire intellectuelle, mais elles publient en priorité des textes qui interrogent les opérations qu’ils effectuent, qui proposent l’expérimentation de méthodes nouvelles ou l’élaboration de concepts originaux, et qui contribuent au renouvellement du questionnaire historique. Depuis longtemps, si l’innovation en histoire s’appuie sur la découverte de nouveaux documents, elle repose davantage encore sur de nouvelles manières de les interroger. Une telle conception constructiviste de l’opération historiographique a toujours été la marque des Annales, même si elle a pu prendre des formes très variées. Elle le reste aujourd’hui et justifie l’importance que nous accordons aux notes critiques, aux recensions et aux diverses formes du débat.

Histoire, sciences sociales. Le sous-titre de la revue reste un programme. Les Annales sont sans ambiguïté une revue d’histoire, couvrant toutes les périodes, de la préhistoire au très contemporain. Néanmoins, leur souci constant a été d’affirmer la nécessité d’un dialogue avec d’autres disciplines, dialogue qui doit en permanence être réouvert, approfondi, refondé, car ces autres disciplines évoluent elles aussi, ainsi que le rapport qui existe entre elles toutes, et rien n’est plus dangereux qu’une interdisciplinarité factice reposant sur une conception désuète de ce que pratiquent nos collègues. Ces dernières années, cet effort a été particulièrement intense en direction du droit, de la sociologie, de l’anthropologie, mais aussi de la théorie littéraire, de l’histoire de l’art et de la philosophie. Nous reviendrons très prochainement sur le dialogue avec la géographie et l’économie, avec lesquelles les relations furent longtemps si étroites. Il ne s’agit ni de nier la spécificité de l’histoire comme discipline, ni de promouvoir une interdisciplinarité floue, mais bien de contribuer à l’existence d’un espace commun de discussions et d’échanges au sein des sciences humaines et sociales.

Enfin, une troisième spécificité de la revue reste l’attention portée aux espaces non français et en particulier aux aires extra-européennes. Il ne s’agit pas de sacrifier sans réserve à l’engouement actuel pour l’histoire globale, parfois porteuse de simplifications et d’ambiguïtés méthodologiques. Les Annales revendiquent une longue tradition d’ouverture au monde, de comparatisme raisonné et d’attention aux échanges et aux connexions, mais elles restent particulièrement vigilantes sur les formes que peuvent prendre une telle histoire. C’est une question à laquelle nous avons consacré un numéro il y a quelques années et sur laquelle nous reviendrons prochainement. Entre-temps, nous avons consacré de nombreux dossiers à l’histoire de la Chine, de l’Asie centrale, de l’Inde, des Amériques, de l’Afrique. Dans ce domaine, deux exigences paraissent prioritaires : faire découvrir non seulement des histoires étrangères, mais aussi des historiographies, de façon à articuler différentes conceptions de l’histoire et du travail historique ; proposer des approches transversales et thématiques pour échapper au cloisonnement des aires géographiques et faciliter le renouvellement des questionnaires.

Ceci, à coup sûr, ne dessine pas un programme de travail parfaitement circonscrit, mais un horizon intellectuel et surtout un projet éditorial : donner à lire, à discuter, à débattre, des textes venus de traditions historiographiques ou épistémologiques différentes, mais qui tentent, de façon réfléchie, de déplacer les frontières du savoir.

Notes

1  - Rappelons, à cette occasion, que le contenu de la revue est aujourd’hui intégralement disponible en ligne. Les numéros anciens de la revue sont consultables à la fois sur Persée et sur Jstor. Les numéros en cours, et des années précédentes, sont consultables sur le site d’Armand Colin, pour les abonnés, et sur le site de Cairn.

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